Il n’est pas question ici de discuter l’évidence ; un tel habillement réduit la femme ainsi vêtue à un simple objet et lui dénie toute dignité. Ainsi en est-il de tout ce qui vise à imposer à une femme une tenue vestimentaire, hors du cadre communément admis. Cela constitue une violation des libertés et n’a d’autre intérêt que d’aliéner davantage le sexe féminin au service d’une masculinité machiste et misogyne.
Que les motivations soient d’ordre religieux ne change rien à l’affaire, les convictions religieuses de chacun doivent relever uniquement d’un choix personnel et individuel, sans jamais s’imposer aux autres. C’est pourquoi, aussi longtemps que la pratique religieuse restera dans la sphère privée, et qu’elle sera motivée que par un choix librement consenti, aucune législation aura pouvoir de s’y opposer .[1]
Tout combat n’est légitime, et par conséquent efficace, que s’il se situe en lieu et place même du problème qu’il cherche à résoudre, aussi en voulant instaurer une loi contre le port de la burka, c’est avant tout la dignité de la femme qu’il convient de défendre, or je crains que les causes mises en avant pour justifier un tel décret risquent de nous écarter du réel combat que l’on cherche à mener.
En effet, si par la mise en place d’un tel décret, c’est l’intégrisme religieux que l’on veut combattre, en l’occurrence l’islamisme, reste à savoir alors :
a) Quelle nécessité avons-nous d’ajouter une loi relative à une situation particulière, alors qu’il s’agit en réalité de s’attaquer plus largement à toute forme d’intégrisme religieux quel qu’il soit ?
b) Puisque la loi n’a pas à prendre position sur des questions de pratique religieuse, comment et selon quelle base peut-on statuer alors que celle-ci relève ou non de l’intégrisme [2] ? On comprend, en revanche, qu’elle soit interdite, si elle est contraire à la loi, mais dans ce cas-là, cet acte est interdit ou parce qu’un tel acte s’oppose à la dignité de la personne, ou pour défendre un intérêt commun à la société, il n’est pas là pour s’opposer à l’intégrisme.
C’est pourquoi, bien que ce combat pour la liberté et la dignité des femmes s’avère plus que jamais nécessaire, il s’agit uniquement de situer, à la fois la nécessité d’un tel décret, mais aussi de savoir selon quelle base juridique pourrait-on envisager son instauration.
Je crains que l’argument avancé, selon lequel il faille pour des raisons évidentes de sécurité que les gens soient reconnaissables, nous écarte du réel problème. Alors qu’il s’agit de combattre à la fois la montée inquiétante de l’intégrisme religieux en France, en l’occurrence l’islamisme, et par voie de conséquence, nous l’avons dit, aussi la dignité de la femme, comment pouvons-nous nous contenter de réduire un tel problème à une simple disposition de modalité sécuritaire ?
Par ailleurs, en admettant qu’une femme souhaite, pour des raisons religieuses, voiler son visage, qu’elle prétende agir librement et sans contraintes extérieures, quand bien même nous serions perplexes quant à la réalité de ses affirmations, aucune juridiction ne pourrait attester du contraire. Dans le cas, en revanche, où la femme se sentirait réellement atteinte dans sa dignité, l’appareil juridique déjà en place doit être suffisant pour défendre ses droits.
Tandis qu’en instaurant une telle loi il est à craindre qu’on finisse par tomber dans l’excès inverse à savoir admettre une législation qui aurait un droit de gérance sur nos tenues vestimentaires — même au-delà des conventions admises — au risque de remettre en question nos libertés.
Une loi doit s’inscrire dans un cadre général et concerner l’ensemble de la société sans jamais stigmatiser une partie d’entre elle, elle ne doit se limiter à des situations particulières. C’est pourquoi, instaurer une loi contre la burka nous contraint d’inclure tous vêtements similaires, sans rapport religieux et encore moins liés à une quelconque question de dignité [3]. Ainsi, il convient de bien cerner les critères qui définissent qu’une tenue vestimentaire préserve la dignité humaine, en toute égalité des hommes et des femmes, de celle qui sortirait d’un tel cadre.
Si maintenant nous estimons qu’un vêtement visant à cacher le visage humain s’avère contraire à l’intégrité de la personne, et doit être interdit au-delà d’un choix personnel de l’individu, un tel sujet non seulement mérite une réflexion plus approfondie, mais là encore une loi n’est pas nécessaire. La loi doit déjà prévoir la prohibition de tout ce qui s’avère nuisible à la dignité humaine.
Le constat montre une réelle montée de l’intégrisme en France, cela nous impose de réfléchir sur les réelles questions de fond. Il convient, à mon avis, tout d’abord de rallier à cette cause les acteurs non seulement politiques et associatifs mais aussi religieux. Les responsables religieux de toutes confessions doivent eux aussi jouer un rôle à sensibiliser les membres de leurs communautés, afin de ne pas laisser libre court à une lecture radicale des textes religieux, qui serait contraire aux droits des hommes et des femmes et souvent aux fondements même de l’éthique humaine. Nous avons ici à mon avis les ingrédients pour combattre avec discernement tout intégrisme et fondamentalisme pouvant à terme nuire aux fondements de notre démocratie et de notre laïcité.
Il convient également de donner davantage de moyens aux associations, principalement habilités à soutenir et aider ces femmes prises dans l’engrenage familial, le plus souvent. Mettre en place davantage de structure d’accueil pour aider les personnes subissant des contraintes extérieures visant à leur imposer des règles de vie contraires aux mœurs républicaines. Tenir compte également des difficultés qu’ont les victimes à pouvoir s’exprimer, en toute sécurité, sachant que bien souvent elle génère une culpabilité certaine en risquant à trahir leur propre famille. Sans oublier l’engrenage dans lequel certaines d’entre elles se trouvent, au point de ne plus discerner un choix motivé par des convictions personnelles, ou bien suscité par une pression qui les aliènent.
Et enfin sensibiliser la société par de vastes campagnes d’informations, pour bien expliquer en quoi certaines pratiques s’opposent au fondement même des lois de la République, et que les combattre ne remet absolument pas en cause le droit de chacun de pratiquer sa religion. À mon avis, c’est davantage par ces moyens-là que le message doit passer qu’en instaurant une loi ; n’oublions pas que ces femmes sont le plus souvent des victimes.
Hervé élie Bokobza
[1]Pour ce qui est des signes ostentatoires dans les lieux publics, cf notre ouvrage « L’Autre » aux Ed. L’œuvre, partie IV.
[2]Il convient par ailleurs de savoir jusqu’où une législation peut-elle légiférer à l’encontre de l’intégrisme, si rien n’indique a priori que la personne qui s’y soumet n’agit pas librement sans qu’aucune pression extérieure lui soit imposée. Nous reviendrons dessus plus loin.
[3] Pour les signes ostentatoires à l’école, la question porte moins sur l’objet lui-même que sur sa signification, il est en revanche impossible d’interdire tous signes religieux aussi dans la rue.


